La journaliste d'investigation Isabelle Vanhoutte : « Il n'y a pas de bonne solution au problème du plastique »

Entretien

L'Europe possède la législation la plus progressiste au monde, mais elle reste encore en deçà.

La journaliste d'investigation Isabelle Vanhoutte : « Il n'y a pas de bonne solution au problème du plastique »

collage met portret van Isabelle Vanhoutte
collage met portret van Isabelle Vanhoutte

Daan Souts

21 août 202613 Min de lecture

Dans son livre Lek, la journaliste d'investigation Isabelle Vanhoutte montre comment le plastique s'introduit dans notre organisme avant même notre naissance. Elle révèle également comment la demande en plastique est artificiellement maintenue à un niveau élevé. Elle appelle donc à un nouvel équilibre entre utilisation, risques et responsabilité, tant de la part des fabricants que des pouvoirs publics. « Les fabricants doivent prouver que leurs additifs sont non toxiques, tout comme ils le font pour les médicaments. »

Cet article a été traduit du néerlandais par kompreno, qui propose un journalisme de qualité, sans distraction, en cinq langues. Partenaire du Prix européen de la presse, kompreno sélectionne les meilleurs articles de plus de 30 sources dans 15 pays européens.

Des vêtements aux emballages, le plastique est incontournable dans notre quotidien. Il contient des substances chimiques qui finissent par se retrouver dans notre organisme et dans l’environnement, et il ne se décompose pas, mais se fragmente en microplastiques et en nanoplastiques.

Pour la journaliste d’investigation Isabelle Vanhoutte, cette réalité est soudainement devenue très concrète en 2013. L’un de ses jumeaux s’est retrouvé en unité néonatale à la suite d’une césarienne d’urgence et a été nourri à l’aide de tubes en plastique et de sondes d’alimentation. « Je me suis demandé si tout cela était vraiment bon pour mon enfant. »

Des années plus tard, lorsqu’elle a commencé à écrire sur le plastique et le recyclage en tant que journaliste d’investigation, elle a pu mettre des mots sur ce qu’elle soupçonnait déjà vaguement à l’époque. Par exemple, que les canettes de cola – elle avait eu une énorme envie de cola pendant sa grossesse – contenaient du BPA (bisphénol A), un plastifiant désormais interdit.

« J’ai soudain réalisé que j’avais, sans le savoir, exposé mon enfant à des substances nocives. En ce sens, ma maternité est intimement liée à ce livre. »

Qu’est-ce qui vous a le plus frappée au cours de vos recherches ?

Isabelle Vanhoutte : « J’ai commencé ce livre comme un ouvrage sur les déchets, quelque chose que nous, en tant que société, préférons garder hors de notre vue. Mais la question est de savoir où ils vont. J’ai interrogé des gens sur la destination de nos déchets plastiques et j’ai suivi les flux de déchets à l’aide de traceurs. Car les déchets sont, par excellence, une marchandise internationale. »

« Au cours de mes recherches, j’ai posé sans cesse la même question aux fabricants et aux entreprises de recyclage : “Que se passe-t-il s’il y a une substance interdite dans le plastique, et qui vérifie cela ?” La réponse était invariablement : “Nous remplaçons cette substance.” Mais je n’ai jamais reçu de réponse claire quant à la substance utilisée en remplacement, ni quant à savoir si elle avait été suffisamment testée. »

« De nouveaux produits chimiques arrivent chaque jour sur le marché, tandis que le processus d’interdiction des substances nocives est d’une lenteur exaspérante. “Nous la remplacerons” semble rassurant, mais cache un système dont personne n’a plus une vue d’ensemble claire. »

Nous en savons trop peu

Dans votre livre, vous écrivez qu’il y a des milliers de produits chimiques dans le plastique, mais que nous en savons très peu sur la plupart d’entre eux. Quelles sont les preuves qui étayent cette affirmation ?

Isabelle Vanhoutte : « Deux rapports majeurs et novateurs publiés en 2024 ont redonné un nouveau souffle au débat sur les plastiques. Le rapport PlastChem a révélé qu’environ 16 000 substances chimiques sont présentes dans et autour du plastique. Pour plus de 10 000 d’entre elles, les informations de base sur les dangers potentiels font défaut, et plus de 4 200 ont été classées comme préoccupantes. »

« La Plastic Health Umbrella Review a ensuite compilé des milliers d’études scientifiques et conclu que les substances chimiques présentes dans le plastique sont nocives à pratiquement toutes les étapes de la vie. Ces rapports, ainsi que les réponses évasives que j’ai reçues au cours de mes recherches, ont finalement constitué la base de mon livre. »

Nos connaissances sur le plastique sont-elles vraiment si lacunaires ?

Isabelle Vanhoutte : « Malheureusement, oui. Ce qui est inquiétant, c’est que ces 16 000 substances ne sont que celles qui possèdent un numéro CAS, un code d’identification international. Il y a donc probablement encore plus de composés qui ne sont pas pris en compte. »

« De plus, il existe une grande incertitude quant à la toxicité des mélanges. Que se passe-t-il lorsque les substances chimiques présentes dans le plastique réagissent entre elles dans les flux de déchets ou lors du recyclage, et finissent par se retrouver dans notre organisme ? On ignore encore largement comment ces substances interagissent entre elles, même si l’on constate à petite échelle que certains mélanges peuvent être encore plus nocifs que les substances individuelles. »

« De plus, il existe un consensus au sein de la communauté scientifique selon lequel les plastiques recyclés peuvent être plus nocifs que le plastique neuf. Par exemple, d’anciens retardateurs de flamme – des substances figurant depuis longtemps sur les listes d’interdiction – ont été détectés dans du plastique noir, comme les barquettes à sushis, les jouets et les ustensiles de cuisine. On ne sait pas exactement comment ils se retrouvent là. Certaines hypothèses suggèrent qu’ils se retrouvent dans les plastiques européens via le recyclage mixte de plastiques provenant d’anciens appareils électroniques, mais cela n’est pas certain. »

Aujourd’hui, on ne peut plus imaginer la vie sans plastique ; il est partout. Trouvez-vous cela inquiétant ?

Isabelle Vanhoutte : « Oui, et de plus en plus de plastique s’ajoute. En 1950, 2 millions de tonnes de plastique étaient produites dans le monde, soit 0,8 kg par personne. Aujourd’hui, ce chiffre s’élève à 450 millions de tonnes, soit environ 56 kg par personne. Des études sur le cerveau de personnes décédées ont également montré que la quantité de plastique qui y est présente a considérablement augmenté entre 2015 et 2025. »

« Le plastique est également une bouée de sauvetage pour l’industrie pétrolière. La transition énergétique lui coûte de l’argent, les enjeux liés à la production de nouveau plastique sont donc énormes. De plus, le plastique ne se dégrade pas et les substances nocives qu’il contient continuent de circuler. Les problèmes s’accumulent, et la situation empire de jour en jour. »

1950 1955 1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005 2010 2015 2019 100 200 300 400 500 Globale plasticproductie tussen 1950 en 2019 (in miljoen ton) Bron: Geyer et al . (2017); OECD (2022) – met verwerking door Our World in Data

Vous étiez inquiète pendant votre grossesse. Dans quelle mesure ces substances sont-elles nocives pour les nouveau-nés en unité néonatale ?

Isabelle Vanhoutte : « J’en ai discuté avec le professeur Philippe Jorens, qui mène des recherches sur les effets des plastifiants présents dans les tubes en plastique. Il a découvert que ces plastifiants se libèrent et se retrouvent dans le sang des patients. Jorens a également étudié des enfants en soins intensifs, où l’on utilise les mêmes tubes qu’en unité néonatale. Il a constaté que ceux qui avaient été le plus longtemps reliés à ces tubes obtenaient des scores inférieurs de 20 à 30 % aux tests cognitifs par rapport à un groupe témoin. Ces enfants avaient également été très malades, le lien n’est donc pas irréfutable. Mais c’est un signal d’alarme, confirmé par d’autres études. »

Certificat de mise à jour

N’existe-t-il pas de législation européenne pour endiguer ce problème ?

Isabelle Vanhoutte : « En Europe, nous avons le règlement REACH, la réglementation la plus avancée au monde. Elle fait porter la responsabilité aux fabricants par le biais d’une obligation d’enregistrement, qui impose de fournir des données de base telles que les propriétés de danger. Mais cette obligation ne s’applique qu’aux substances chimiques mises sur le marché en tant que substances individuelles. De plus, les polymères, qui constituent la base de la plupart des plastiques, sont exemptés d’enregistrement. Dans la pratique, le règlement est donc insuffisant. »

« Un autre problème est celui de la substitution regrettable, où un produit chimique nocif est remplacé par une variante très similaire qui est tout aussi nocive, voire parfois davantage. Suite à l’interdiction du BPA, par exemple, l’industrie s’est tournée vers le BPS et le BPF. En moyenne, ces substances ont le champ libre pendant dix ans avant d’être interdites, après quoi le même cycle se répète. »

Si REACH est la réglementation la plus progressiste au monde, quelle est la situation dans les pays hors de l’UE ?

Isabelle Vanhoutte : « Pas beaucoup mieux. Prenons l’exemple du DEHP, un autre plastifiant qui rend les plastiques souples. À l’échelle mondiale, un décès sur huit dû à une maladie cardiovasculaire chez les personnes âgées de 55 à 64 ans est lié à cette substance. Dans les pays où la gestion des déchets est défaillante, comme la Chine et l’Inde, cet effet est encore plus marqué. »

« En Europe, on parle sans cesse de recyclage, on met le plastique dans le bac bleu et on pense bien faire. Mais dans la pratique, la grande majorité des plastiques industriels sont “recyclés” à l’autre bout du monde, notamment en Turquie, vers laquelle on exporte une grande partie de nos déchets plastiques. »

Grafiek die het totaal aantal geëxporteerd Europees plasticafval naar Turkije toont
Grafiek die het totaal aantal geëxporteerd Europees plasticafval naar China toont

Quelles sont les conséquences de ces exportations pour la Turquie ?

Isabelle Vanhoutte : « Il existe un lien évident entre les importations massives de plastique et la criminalité. La Turquie dispose d’une législation moins stricte que l’UE et est en proie à une criminalité généralisée liée aux déchets. Après tout, le recyclage du plastique n’est pas rentable. Il nécessite beaucoup de main-d’œuvre et d’énergie, et les processus de production sont complexes. C’est pourquoi les entreprises de recyclage sont payées pour se charger de ce processus. »

« Si une entreprise belge envoie ses déchets à une entreprise de recyclage turque, elle paie pour cela et reçoit un certificat de recyclage en bonne et due forme. Mais ce plastique est-il réellement recyclé ? Probablement pas. Dans la pratique, trop souvent, il est simplement brûlé, illégalement, à ciel ouvert, sans filtres industriels. Les substances toxiques contenues dans le plastique ne se volatilisent pas simplement dans la fumée, mais retombent au sol sous forme de cendres toxiques ou sont rejetées dans l’environnement par l’air. Et en raison d’un grave manque de contrôle, cela reste largement impuni. »

portretfoto van Isabelle Vanhoutte

Isabelle Vanhoutte

Un marketing efficace

Quel est l’impact du plastique sur l’environnement ?

Isabelle Vanhoutte : « Une étude de référence a conclu que les microplastiques réduisaient les rendements mondiaux de blé, de riz et de maïs de 4 à 14 % car ils perturbent toutes sortes de processus naturels dans le sol. Les microplastiques sont filtrés par les stations d’épuration, mais pas les nanoplastiques. Ils sont tout simplement trop petits et peuvent donc se propager facilement sans entrave. Ce sont en fait de minuscules vecteurs chimiques à partir desquels ces 16 000 substances s’échappent. »

Et quel est l’impact sur les animaux ?

Isabelle Vanhoutte : « Le saumon coho en est un bon exemple. Ce poisson naît dans une rivière d’eau douce, migre vers la mer au bout d’un an pour grandir, puis revient dans cette même rivière au bout d’un à trois ans pour frayer, après quoi il meurt. Dans les années 1990, les scientifiques ont remarqué que les saumons coho ne retournaient pas à leur lieu de naissance, mais mouraient mystérieusement dans les cours d’eau urbains, souvent à la suite de fortes pluies. Les eaux usées ont été analysées à la recherche de substances toxiques connues, mais ce n’est qu’en 2020 que le 6PPD a été identifié. Il s’agit d’une substance libérée par l’usure des pneus qui s’est avérée extrêmement toxique pour le saumon coho. »

Divers fabricants de plastique et l’industrie pétrochimique ont mis en place plusieurs organisations pour lutter contre la pollution plastique, souvent sous des noms grandiloquents tels que l’Alliance to End Plastic Waste. Ces organisations apportent-elles réellement une aide ?

Isabelle Vanhoutte : « Oui, mais surtout en termes de marketing. Entre 2019 et 2023, l’Alliance to End Plastic Waste a éliminé environ 119 000 tonnes de plastique, alors que ses cinq plus grands membres en ont produit 132 millions de tonnes au cours de la même période – soit un rapport de plus de 1 100. Cela contraste fortement avec leur image publique. »

« Le recyclage s’inscrit également dans cette politique. Dans la pratique, seuls 9 à 10 % du plastique sont réellement recyclés. Une grande partie est « downcyclée » et se voit offrir une seconde vie en tant que matériau de qualité inférieure, après quoi elle finit tout de même dans l’environnement ou est incinérée. Pourtant, pratiquement tous les emballages indiquent qu’ils peuvent être recyclés, même si ce processus est coûteux et complexe. De cette manière, l’industrie suscite le soutien du public en faveur de la production de nouveau plastique. Et elle a besoin de ce discours. »

« Mais des initiatives telles que Mooimakers – une collaboration entre Fost Plus, financée par l’industrie, et l’OVAM, l’agence gouvernementale flamande chargée de la politique des déchets – racontent elles aussi principalement des histoires marketing attrayantes et encouragent les citoyens à trier leurs déchets, tandis que les producteurs eux-mêmes ne cessent pas de produire. Les entreprises du plastique réussissent très bien à masquer leur propre rôle et à présenter Mooimakers comme une organisation soucieuse de la société. »

Une interdiction totale est une illusion

Si nous parvenons à peine à recycler le plastique, et que le downcycling n’est pas une option, pas plus que l’incinération, que sommes-nous censés faire de tout ce matériel ?

Isabelle Vanhoutte : « Il n’y a pas de bonne solution. Nous pouvons toutefois réduire la consommation. L’hôpital Erasmus MC de Rotterdam en est un bon exemple. Lors d’une admission en soins intensifs, environ 12 mètres de tubulure en plastique étaient utilisés chaque jour. Pour réduire cette montagne de déchets, l’hôpital est passé au paracétamol sous forme de comprimés dans la mesure du possible. Cela évite les aiguilles, les poches de médicaments et des mètres de tubulure. Cela apporte des gains rapides, tant en termes de réduction des déchets que d’exposition aux substances nocives. “Si nous adoptons une approche plus consciente et plus large, nous pouvons plus souvent opter pour des alternatives qui utilisent moins de plastique. »

Êtes-vous convaincue que les enfants de vos enfants pourront mener une vie sans plastique ?

Isabelle Vanhoutte : « Non, et vous ? (rires) Le plastique est maintenu artificiellement bon marché car les coûts réels – tels que les évaluations des risques, les dommages sanitaires à long terme et l’élimination des déchets – ne sont pas pris en compte dans le prix. En même temps, il ne faut pas le condamner complètement. Dans de nombreuses applications, c’est un produit utile, et dans un contexte médical, il peut même sauver des vies. Une interdiction totale du plastique est une illusion. Les fabricants doivent toutefois prendre leurs responsabilités et démontrer que leurs additifs sont non toxiques, comme c’est le cas pour les médicaments. Cela rendrait le plastique plus cher. C’est pourquoi nous devons réapprendre à vivre avec le plastique et lui donner une place équilibrée dans la société. »

Cover van het boek ‘Lek’ met ondertitel ‘hoe plastiek ons ziek maakt’

Lek, hoe plastiek ons ziek maakt door Isabelle Vanhoutte, is uitgegeven door EPO. 176 blzn. ISBN 978 94 626 7608 4

Cet article a été traduit du néerlandais par kompreno, qui propose un journalisme de qualité, sans distraction, en cinq langues. Partenaire du Prix européen de la presse, kompreno sélectionne les meilleurs articles de plus de 30 sources dans 15 pays européens.

La traduction est assistée par l'IA. L'article original reste la version définitive. Malgré nos efforts d'exactitude, certaines nuances du texte original peuvent ne pas être entièrement restituées.

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