Virginia Mendoza : « Nous devons nous unir contre ceux qui cherchent à monopoliser l’eau »

Entretien

L’anthropologue et écrivaine espagnole Virginia Mendoza

Virginia Mendoza : « Nous devons nous unir contre ceux qui cherchent à monopoliser l’eau »

Colage met portret van Virgina Mendoza
Colage met portret van Virgina Mendoza

Dans son livre La sed (la soif), Virginia Mendoza montre comment les sécheresses ont été un moteur des grandes transformations qui ont jalonné l’évolution de l’espèce humaine.


Cet article a été traduit du néerlandais par kompreno, qui propose un journalisme de qualité, sans distractions, en cinq langues. Partenaire du Prix européen de la presse, kompreno sélectionne les meilleurs articles issus de plus de 30 sources dans 15 pays européens. Rejoignez-nous pour soutenir un journalisme indépendant.


On leur expliquait que tout était dû à l’absence de pluie. La source de la rivière était presque à sec et, faute d’eau, les récoltes avaient échoué. Mais les habitants finirent par remarquer que, sur un grand domaine, les épis de maïs poussaient au contraire à profusion. Là, de l’eau, on en trouvait. Des citoyens descendirent dans la rue pour protester contre cette gestion inégalitaire de l’eau.

Un mois plus tôt, les forces antiémeutes avaient arraché de force aux toits les habitants d’un village vieux de plusieurs siècles, condamné à disparaître sous les eaux d’un barrage. Eux aussi protestaient contre cette mainmise sur l’eau.

Ces deux histoires se sont déroulées en 1987, à Riaño, dans la cordillère Cantabrique, et à Villanueva de la Fuente, en Castille-La Manche. C’est aussi l’année de naissance de Virginia Mendoza. Enfant, elle y a été fascinée par l’eau, tantôt trop rare, tantôt trop abondante. Cette fascination l’a finalement conduite à écrire La sed: Una historia antropológica (y personal) de la vida en tierras de lluvia escasa.

Sans eau, pas d’êtres humains. Mais, d’une certaine manière, sans sécheresse non plus. Nos ancêtres se sont révélés particulièrement bien adaptés aux conditions arides de l’Afrique de l’Est. Ils ont évolué pour donner naissance à Homo sapiens.

Le reste de notre histoire est lui aussi une histoire de soif. Quelque 2,8 millions d’années après que nos ancêtres ont commencé à marcher debout, la sécheresse est redevenue un facteur déterminant en Afrique de l’Est. Elle a contribué à déclencher la migration dite « Out of Africa ». Homo sapiens s’est alors répandu sur la planète, s’est mis à pratiquer l’agriculture, a fondé des établissements comme Jéricho, puis a bâti de grandes civilisations entre les fleuves, du Tigre et de l’Euphrate à l’Indus et au Yangtsé.

Repenser notre humanité

Mendoza montre que notre capacité à penser collectivement et à prendre des décisions ensemble nous a, par le passé, permis de mieux résister aux changements climatiques. Ce que nous sommes aujourd’hui est le fruit de la manière dont l’humanité s’est adaptée à ces bouleversements. Pourquoi ne pourrions-nous pas le faire à nouveau ? Pourquoi sommes-nous devenus incapables de prendre des décisions collectives ?

« Parce que l’humanité est devenue victime d’une crise qu’elle a, sans en avoir pleinement conscience, contribué à créer », répond Mendoza. « La décision collective est notre mécanisme de survie. Nous en avons plus que jamais besoin aujourd’hui, mais elle est aussi devenue plus difficile à mettre en œuvre. »

« Autrefois, la communauté humaine était beaucoup plus petite, ce qui facilitait la prise de décisions communes. Aujourd’hui, des milliards de personnes, dispersées aux quatre coins de la planète, doivent prendre conscience d’un même problème. Nous devons réapprendre à penser en tant qu’espèce. »

Dans les petites communautés, l’être humain est toujours capable de penser collectivement, estime Mendoza. « Il est intéressant de voir comment les gens réagissent face aux catastrophes. L’année dernière, l’Espagne a connu une panne d’électricité à l’échelle nationale. Il n’y avait plus ni électricité ni lumière. Les gens sont descendus dans la rue, ont retrouvé leurs voisins et partagé avec eux ce qu’ils avaient. »

« La sécheresse n’est pas un phénomène purement naturel. Ceux qui détiennent le pouvoir contribuent à en déterminer les causes et les conséquences. »

« En écrivant ce livre, j’ai découvert que les communautés qui avaient survécu aux grandes sécheresses du passé étaient précisément celles qui avaient compris que la coopération était essentielle. » C’est pourquoi Mendoza refuse de perdre foi en Homo sapiens. « Si je dois choisir entre une vision naïve de l’être humain, fondée sur la confiance, et une vision méfiante, je choisis la confiance. Jusqu’à preuve scientifique du contraire. »

« Après avoir interrogé les habitants de mon village, j’ai élargi mon regard. Je me suis tournée vers d’autres cultures et d’autres époques. J’ai découvert que les danses de la pluie remplissent une fonction comparable aux processions en l’honneur des saints auxquelles participait ma grand-mère. Il ne s’agit pas de croire qu’un saint peut faire tomber la pluie, mais de partager ses peurs, de faire partie de quelque chose de plus grand que soi, de chercher un lien avec cette réalité, mais aussi avec les autres. »

Pour Mendoza, la religion est donc une affaire de lien. Et les rituels constituent cette conscience collective dont nous avons besoin. « Quand on prend conscience que, depuis des millénaires, les êtres humains partagent les mêmes souffrances, il devient plus facile de renouer avec une conscience collective », dit-elle. « Et avec l’espoir. »

Portretfoto van antropologe en auteur Virginia Mendoza

L’espoir, c’est agir

Mendoza n’est pas naïve. Elle cite tout autant d’exemples de rituels liés à la sécheresse utilisés par les puissants pour détourner l’attention du peuple des injustices qui se cachent derrière la pénurie d’eau. Lors de la pénurie de céréales qui frappa Cordoue en 1651, les habitants comprirent que leur principal ennemi n’était pas la sécheresse, mais les nobles et les membres du clergé qui accaparaient les maigres réserves de céréales au lieu de les distribuer équitablement. Cela déclencha des émeutes de la faim.

« Les membres du clergé organisaient partout des processions et des prières contre la sécheresse pour calmer la colère et préserver le statu quo », raconte Mendoza. « Comme une sorte d’opium du peuple. Mais la sécheresse n’est pas un phénomène purement naturel. Les puissants contribuent à en déterminer les causes et les conséquences. Et ceux qui en sont victimes peuvent aussi trouver des solutions. »

Aujourd’hui, les rapports de pouvoir sont plus complexes qu’à l’époque. Le contrôle de l’eau et des autres ressources s’inscrit dans un système économique plus vaste dont nous dépendons. « Nous devrons donc nous unir contre ceux qui cherchent à monopoliser ou à manipuler le contrôle de l’eau », estime Mendoza.

Pour y parvenir, nous devons, selon elle, revenir aux origines de l’être humain en tant qu’espèce, il y a des millions d’années. Comprendre, dans une perspective historique, quelle était alors notre relation à l’eau constitue le point de départ indispensable d’une nouvelle conscience collective, dont nous avons besoin aujourd’hui. C’est de cette conscience que peut naître ce qu’elle appelle un « espoir rationnel ».

« Cet espoir rationnel n’a rien à voir avec une pensée magique dans laquelle un sauveur apparaîtrait pour tout arranger, explique Mendoza. Il repose sur la conviction que nous pouvons agir. Tout au long de l’histoire, l’espoir a été essentiel parce qu’il a poussé les êtres humains à agir et les a conduits à maîtriser l’eau, ce qui a rendu leur vie plus facile. »

« La sédentarisation ne s’est pas résumée à la fin du nomadisme. Elle a aussi marqué le passage à une nouvelle manière de penser, qui nous a conduits jusqu’à la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui, avec tous les problèmes qu’elle comporte. Nous avons commencé à croire que nous n’avions plus à nous adapter à la nature, mais que c’était à la nature de s’adapter à nous. »

Ce changement de mentalité remonte aux débuts du Néolithique, il y a environ 12 000 ans, mais il s’est accéléré de façon spectaculaire avec la révolution industrielle. Aujourd’hui, cette vision du monde est profondément ancrée dans notre culture.

« Nous devrions peut-être apprendre des communautés de chasseurs-cueilleurs qui existent encore, ou des peuples autochtones qui ont su s’adapter à leur environnement. L’être humain moderne s’est engagé dans une spirale où de nouveaux besoins sont sans cesse créés. Nous cherchons à maîtriser la nature, mais cela ne fait que nous rendre plus vulnérables. Sommes-nous vraiment tellement mieux lotis que ces peuples autochtones ? »

Qui en profite ?

Maîtriser la nature, c’est aussi afficher sa puissance. Sous la dictature fasciste du général Franco, la construction de barrages est devenue en Espagne un symbole de progrès et de puissance de l’État. Le socialisme, lui aussi, promettait la prospérité grâce aux barrages.

« Beaucoup de barrages espagnols n’étaient ni nécessaires ni proportionnés, estime Mendoza. Une grande partie de l’eau des réservoirs qui ont englouti des villages en Aragon était destinée à l’industrie de Barcelone, à des projets présentés comme relevant de l’intérêt général. Les vraies questions sont donc les suivantes : où va cette énergie ? Qui en profite ? Qu’est-ce qu’on sacrifie pour l’obtenir ? Et dans quel but ? »

« À la télévision, les gens voyaient de la propagande. On inaugurait en grande pompe les grands projets d’infrastructure, avec cérémonies et coupes de ruban. Mais personne ne parlait des gens chassés de chez eux par la force. Près de chez moi, il y avait un village où, une nuit, l’eau s’est mise à monter alors que les habitants dormaient. Quelqu’un m’a raconté qu’à trois heures du matin, il avait dû porter le lit d’une femme malade jusqu’à un balcon. »

« Nous avons une dette envers ceux qui ont été contraints de quitter leur maison, envers ceux qui ont vu les tombes de leurs proches disparaître sous les eaux. Parfois, les dépouilles ont été transférées dans un nouveau cimetière, mais souvent, même cela n’a pas été fait. Je n’ose pas imaginer à quel point cela a dû être douloureux. »

Een kerktoren staat eenzaam in het midden van een groot stuwmeer

Mediano, een van de dorpen in de Spaanse regio Aragón die voor de bouw van stuwdammen onder water zijn gezet.

Migrants climatiques et génocide

Bien avant d’être chassés de chez eux par un excès d’eau, les êtres humains ont migré parce qu’ils en manquaient. Et cette réalité ancienne est en train de devenir notre nouvelle réalité. Selon l’Unesco, plus de 260 millions de personnes ont été contraintes de migrer au cours des dix dernières années en raison de catastrophes liées au climat. La sécheresse devrait devenir l’un des principaux moteurs de cette hausse des migrations.

« En Espagne, 60 % des jeunes d’une vingtaine d’années souhaitent partir vivre dans un autre pays. Beaucoup fuient en réalité les conséquences du réchauffement climatique. Le sud de l’Espagne pourrait devenir un désert climatique où plus personne ne pourrait vivre. Je sais que, moi aussi, je devrai un jour partir vers le nord. »

Mendoza se souvient de l’époque où elle travaillait la terre avec son grand-père et voyait les habitants casser des rochers à la recherche d’eau pour leurs cultures. Ils vivaient aussi avec la conscience qu’un jour, ils devraient peut-être partir. « Quand je dis que mon rêve serait d’avoir une maison de campagne là où vivaient mes ancêtres, ma famille me répond : “Tu ne peux pas vivre là-bas. Il n’y a pas d’eau.” Peut-être suis-je déjà une sorte de réfugiée climatique. »

« L’être humain est ce qu’il est grâce à la pénurie et aux défis. La pénurie et l’ingéniosité vont de pair. »

Selon les archives, un membre de la famille Mendoza vivait déjà dans le village de Villanueva de la Fuente au début du XVIIe siècle. « Mon arrière-grand-père a été le premier à quitter le village et mon grand-oncle y a été exécuté après la guerre civile espagnole en raison de ses convictions politiques. Dans sa dernière lettre, écrite peu avant sa mort, il disait à sa femme que si la sécheresse continuait à lui rendre la vie impossible, elle ne devait pas hésiter à partir. C’était une période de sécheresse extrême. »

La migration climatique a toujours été une solution, une stratégie d’adaptation au changement climatique qui a contribué à poser les bases des civilisations humaines. Sans les réfugiés climatiques, les cités-États sumériennes et l’Égypte antique n’auraient jamais vu le jour.

Mais Mendoza évoque aussi des groupes qui ont migré à cause de la sécheresse et qui, une fois arrivés à destination, ont été perçus, comme tant d’autres migrants, soit comme une menace, soit comme une opportunité. Non pas pour enrichir notre civilisation, mais pour être exploités comme une main-d’œuvre bon marché.

Mendoza cite Les Raisins de la colère, le chef-d’œuvre publié en 1939 par John Steinbeck sur le Dust Bowl, une période marquée par d’immenses tempêtes de poussière dans l’Oklahoma. Selon une commission du gouvernement américain en 1936, ces tempêtes n’étaient pas seulement dues à la sécheresse, mais aussi à des années de surexploitation des sols.

Les opportunistes y ont vu une occasion à saisir. La sécheresse chassait les gens de leurs terres, tandis que les créanciers les dépouillaient davantage encore. « Les reportages de Steinbeck montrent comment on faisait miroiter aux migrants un véritable paradis, avec des emplois, des terres fertiles et des opportunités. Mais une fois arrivés, ils étaient brutalement exploités. Les puissants tirent souvent profit de ceux qui sont vulnérables et qui ont peur. Ils en font des ennemis tout en profitant de leur travail. Ces schémas se répètent sans cesse. »

« Dans des périodes comme la nôtre, où plusieurs crises se conjuguent, il est très facile pour ceux qui détiennent le pouvoir de désigner un groupe comme responsable, explique Mendoza. Des gens ordinaires tiennent des propos terrifiants sur les musulmans, ils se focalisent sur un groupe en particulier. C’est ainsi que commencent les génocides. Encore et encore. Les Juifs aussi ont été désignés comme un groupe à part. Le schéma reste le même, seul le nom du groupe pris pour cible change. »

Comme le changement climatique, un génocide ne commence pas à un moment précis. C’est pourquoi le processus qui le précède est si important. « Il reste frappant de constater que l’humanité, malgré sa longue histoire, peine encore à reconnaître de tels schémas. Je ne prétends pas que mon livre apporte quelque chose de totalement nouveau. Mais puisque les êtres humains apprennent lentement, nous devons continuer à répéter certaines histoires et à les replacer dans une perspective historique plus large. »

La rareté

Nous devons aussi continuer à rappeler que nous nous dirigeons vers une période de rareté de l’eau. « L’être humain est ce qu’il est grâce à la rareté et aux défis auxquels il a dû faire face. Rareté et ingéniosité vont de pair », explique Mendoza. « Au fil de l’histoire, l’être humain a appris à apprécier ce qu’il n’avait pas, ou ce qui venait à manquer. Mais l’abondance dans laquelle nous vivons aujourd’hui nous a fait perdre le lien avec la rareté qui nous a façonnés. »

« Nous sommes arrivés à un point où nous ne pouvons plus éviter complètement les sécheresses. Pourtant, nous continuons à utiliser l’eau comme si nous avions oublié ce qui est en train de se passer. Et pas seulement nous : ceux qui détiennent le pouvoir, ceux qui sont en mesure d’agir à temps, ont eux aussi tendance à oublier. Nous oublions l’histoire et avons du mal à penser à l’avenir. C’est pourquoi nous devons sans cesse répéter ces leçons. »

cover van een boek getiteld Dorst, een geschiedenis van de mens op zoek naar water.

Cet article a été initialement publié en néerlandais le 5 septembre.

L'article a été traduit du néerlandais par kompreno, qui propose un journalisme de qualité, sans distractions, en cinq langues. Partenaire du Prix européen de la presse, kompreno sélectionne les meilleurs articles issus de plus de 30 sources dans 15 pays européens. Rejoignez-nous pour soutenir un journalisme indépendant.

La traduction est assistée par l’IA. L’article original reste la version définitive. Malgré nos efforts d’exactitude, certaines nuances du texte original peuvent ne pas être entièrement restituées.

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